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Les femmes iraniennes entre règle de droit et la pratique

Marie Ladier-Fouladi

jeudi 4 octobre 2007


La revue VANGUARDIA a consacré son dossier n° 24 (juillet – septembre 2007) à l’Iran. Cet article est paru dans ce dossier dont l’intitulé en espagnole est : « Las mujeres entre el derecho y la practica », p. 65-69.

par

Marie Ladier-Fouladi [1]

L’avènement de la République islamique en Iran (en 1979), et l’islamisation, ou plutôt la re-islamisation, des lois matrimoniales et de certains articles du Code civil et d’autres lois ont suscité de nombreux commentaires et interrogations quant au sort des femmes iraniennes. En effet, les nouveaux dirigeants fraîchement arrivés au pouvoir ont aussitôt abrogé des lois promulguées sous l’Ancien Régime, comme la loi de « Protection de la famille » [2] , qui se voulait favorables aux femmes afin de les remplacer par celles émanant des règles de la charia. Les nouvelles lois islamiques ont ainsi rabaissé l’âge minimum légal au mariage des femmes de 18 ans [3] à l’âge pubertaire (souvent fixé à 9 ans), redonné aux hommes le droit unilatéral au divorce et à la polygamie [4] . Aussi, ont été remis en cause le droit égal de la femmes au divorce, à la garde des enfants, au témoignage devant la justice (désormais celui de la femme vaut la moitié de l’homme) ; la femme ne peut plus sortir de son domicile ou voyager sans l’autorisation de son époux, ou exercer un certain nombre de métier, par exemple celui de juge. Un ordre moral et vestimentaire rigoureux a été également imposé.

Depuis, les commentaires n’ont pas manqué pour dénoncer la reconquête de la société iranienne par les règles de l’islam traditionnel. On n’a cessé d’avertir du danger de ce « retour en arrière » synonyme de retour aux traditions millénaires de la société mecquoise du VIIe siècle, et de remise en cause de la politique de modernisation en cours depuis une quinzaine d’années. Comme si ces règles, revalorisées par la législation islamique, pouvaient produire leurs effets indépendamment de la société à laquelle on prétendait les imposer.

Mais il faut bien dire que cette tentative d’islamisation du comportement par la République islamique, s’est avérée en décalage avec les nouvelles tendances de la société exprimées lors même de la Révolution de 1979 à laquelle les femmes aux côtés des hommes avaient massivement participé. Ayant pris, à cette occasion, conscience du rôle qu’elles pouvaient jouer dans l’espace socio-politique, les femmes se sont apprêtées à réagir face à la régression de leur statut légal. Par divers moyens et voies, elles ont contesté les lois et traditions de même que leurs interprétations par des autorités politiques et religieuses allant en leur défaveur. Les contestations des Iraniennes et leur prise de conscience de leur réelle place dans la sphère privée comme dans la sphère publique, occultées par de multiples événements marquant notamment la décennie 1979-1989, sont devenues enfin manifestes sur le plan politique par le rôle prépondérant qu’elles ont joué dans l’élection du candidat réformiste à la présidence de la République en mai 1997. Les femmes iraniennes qui se sont ainsi imposées comme de nouveaux protagonistes de changements, cherchaient à bâtir un nouveau modèle politique capable de prendre en considération leurs revendications d’égalité entre femmes et hommes devant la loi et d’ouvrir l’espace public. Leur mobilisation aux élections municipales de 1999, aux législatives de 2000 et aux présidentielles de 2001, ayant conduit à la victoire écrasante des partisans de réformes (Ladier-Fouladi, 2003), a confirmé leurs nouvelles aspirations socio-politiques. Celles-ci ont été aussi à l’origine du refus d’une majorité d’entre elles de participer aux élections municipales de 2003 (Ladier-Fouladi, 2005), législatives de 2004, présidentielles de 2005 et municipales de 2006. Par leur absentéisme, elles sanctionnaient, d’une part, les élus réformistes qui n’ont pas concrétisé leur promesse sur la réforme du système politique, et d’autre part, le courant conservateur qui prônait le retour aux valeurs et à l’ordre islamique du début de la révolution. Ayant largement pris conscience de la limite du système électoral de la République islamique, elles se sont alors mobilisées dans des activités collectives pour poursuivre leur lutte. Ces activités commencent à porter des résultats d’importance. Au cours de ces dernières semaines plusieurs militantes féministes qui revendiquaient pacifiquement le changement des lois discriminatoires à l’encontre des femmes ont été arrêtées et emprisonnées pour atteinte à la sûreté de l’État. C’est la première fois qu’une telle accusation est portée contre les militantes des droits des femmes en Iran. Il s’agit donc d’un tournant décisif dans le mouvement contestataire des femmes dont l’influence sur la scène social et politique semble sérieusement inquiéter le gouvernement islamique.

L’expérience iranienne apparaît ainsi intéressante parce qu’elle remet en cause la théorie de la prééminence du politique dont les arguments traditionnellement avancés consistent à négliger les dynamiques internes de la société.

Une seconde révolution : la chute vertigineuse de la fécondité

La mise en cause des lois islamiques et des traditions ancestrales par les femmes a coïncidé dans le temps avec l’apparition des premiers signes visibles de la baisse sensible de la fécondité, et donc avec le début de la deuxième phase de la transition démographique, au milieu des années 1980 : le nombre moyen d’enfants par femme, est passé de 7 en 1976 à 6,4 enfants en 1986 à 2,8 en 1996 puis à 2,1 en 2003 (Ladier-Fouladi, 2003, 2004 et Anonyme, 2001). Elle résultait de la motivation des jeunes femmes, ayant massivement participé à la Révolution, et qui essayaient d’établir des relations plus égalitaires entre les sexes et les générations. Désormais, ces jeunes femmes refuseraient de jouer exclusivement le rôle d’épouse et de mère, et entendaient affirmer leurs aspirations tant dans la sphère privée que dans la sphère socio-politique. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est après l’instauration de la République islamique et malgré ses lois et politiques défavorables aux femmes que la fécondité commence à décliner à vive allure en Iran (Ladier-Fouladi, 2003, 1996). On peut même penser qu’avec le déclin de la fécondité, les jeunes femmes ont continué, en quelque sorte, leur révolution.

La baisse très rapide de la fécondité, près de 70% en l’espace de 17 ans (entre 1983 et 2003), qui fait de la transition démographique iranienne l’une des plus rapides dans l’histoire, annonce la mutation importante de la société et surtout celle de la situation des femmes alors que les lois et les politiques en vigueur ne s’y prêtaient pas.

Les caractéristiques socio-démographiques et économiques des Iraniennes

Ces mutations peuvent être appréciées, pour autant que les statistiques existantes le permettent, à travers l’examen de la tendance de l’âge au premier mariage des femmes, de leur pratique contraceptive, ou encore de leur taux d’alphabétisation et du niveau de leur instruction scolaire.

On constate en effet que depuis le début des années 1980, en dépit de la loi fixant l’âge pubertaire comme l’âge minimum légal au mariage pour favoriser les mariages aux âges précoces, l’âge moyen au premier mariage des femmes n’a cessé d’augmenter. Il est passé de 19,7 ans en 1976 à 22,0 ans en 1996 et aujourd’hui serait très probablement autour de 24 ans. Certes, cet âge, comparé à celui observé dans certains pays de la région, paraît relativement bas mais sa tendance à la hausse permet de confirmer que le Code civil favorable au maintien des traditions islamiques n’est pas parvenu à détourner le sens de l’évolution du comportement matrimonial de la population.

La pratique contraceptive est un choix délibéré de la femme qui implique une évolution des mentalités féminines. Mais cela n’est, à l’évidence, pas un problème purement individuel, et requiert la transformation préalable de la société dans son entier, et des valeurs sociales qu’elle sécrète, conduisant à une définition radicalement nouvelle de la femme et de son rôle. C’est seulement dans ces conditions que la femme peut décider du nombre d’enfant qu’elle désire avoir et s’appliquer ensuite à y parvenir. Or, en 1978 [5] , seulement 11% des femmes mariées âgées de 15-45 ans avaient recours aux moyens contraceptifs modernes (Ladier-Fouladi, 2003). En 2000, près de 74% des femmes mariées âgées de 15-49 ans utilisaient un moyen contraceptif (Anonyme, 2001) : 56% recourraient à un moyen contraceptif moderne et 18% à une pratique contraceptive traditionnelle. La motivation des femmes iraniennes au regard de la maîtrise de leur fécondité reflète l’évolution globale de la société, celle-ci ayant su aller contre un contexte apparemment très favorable au renouvellement ou au maintien des valeurs traditionnelles, et imposer de nouvelles orientations qui redéfinissaient en profondeur la situation de la femme.

La clé de voûte de la mutation sociale est incontestablement le progrès de l’instruction scolaire des jeunes générations de femmes depuis le début des années 1980. En effet, au lendemain de la Révolution, les nouveaux dirigeants ont entrepris un vaste programme de développement socio-économique dans le souci de répondre aux attentes ardentes d’une population qui venait de renverser le régime monarchique et qui comptait sur le nouveau régime pour une amélioration de ses conditions de vie et de son accès à la santé, à l’éducation et au logement (Ladier-Fouladi, 2003). L’une des priorités dans ce programme consistait à généraliser rapidement les infrastructures scolaires afin de couvrir la quasi-totalité des secteurs urbains et ruraux [6] . En dépit des insuffisances dans l’organisation de la scolarité et de l’alphabétisation, notamment au début des années 1980, la diffusion massive de l’école a été tout particulièrement bénéfique pour les femmes dont l’accès au savoir a progressé à une cadence accélérée. Ainsi, le taux d’alphabétisation des femmes en âges de procréation, 15-49 ans, étant de 28% en 1976, est passe à 77% en 1996.

Plus important encore est la hausse du niveau de leur instruction scolaire. Au cours des années 1990, en prolongeant leur scolarité, les femmes issues des jeunes générations ont réussi à réduire leur l’écart avec les hommes dans l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur. C’est en milieu urbain, notamment, que les jeunes femmes âgées de 15-24 ans ont réussi à rattraper, voire dépasser, le niveau d’instruction des hommes. De sorte qu’au cours de ces six dernières années, l’instruction des jeunes femmes a pris une tournure importante. Depuis 2000, le nombre des étudiantes dans les universités iraniennes commence à s’approcher de manière sensible de celui des étudiants pour le dépasser à partir de 2002. Ainsi, en année universitaire 2005-2006, sur 2,3 millions d’étudiants dans les universités, 52% est constitué de jeunes femmes. Cette tendance étant assez récente, l’excédent féminin sur le nombre total des étudiants s’arrête au niveau de la licence aujourd’hui, mais probablement au niveau de la maîtrise et plus, demain. Cette configuration inédite met bien en évidence la détermination des jeunes femmes iraniennes pour rompre définitivement avec les traditions patriarcales et emprunter les chemins qui mènent à leur émancipation.

Le progrès important de scolarité des jeunes femmes a largement augmenté leurs ambitions professionnelles. Celles-ci étaient aussi renforcées par l’aggravation de la crise économique et l’inflation galopante, et donc l’affaiblissement du budget des familles, nécessitant plusieurs revenues pour maintenir le niveau de vie. Cependant, le marché du travail leur reste pratiquement fermé. En 1996, seulement 11,2% des femmes âgées de 15-64 ans étaient actives (10,4% dans les villes et 12,5% dans les campagnes) [7] . A cet égard, il importe de noter que les traditions patriarcales qui visent à maintenir la femme dans son rôle maternel et domestique, ont pu pendant longtemps résister grâce à la rente pétrolière (Boustani et Fargues, 1990). En effet, l’économie rentière qui en raison de ses problèmes structurels (Coville, 1994, Ladier-Fouladi, 2003) ne crée pas suffisamment d’emplois tend à écarter, en premier lieu, la moitié féminine de la force de travail. C’est pourquoi une grande partie des femmes dont le nombre échappe aux statistiques occupe effectivement un emploi dans le marché informel en pleine expansion depuis le début des années 1980 (Khalatbari, 1994 et 1998). Aussi, la grande majorité de ces jeunes femmes qui par l’excellence dans les études avait acquis des compétences requises à exercer des métiers spécialisés n’avait pas d’autre choix que de s’orienter vers le secteur informel. Elles ont alors commencé à dénoncer cette discrimination à leur encontre dans l’accès à l’emploi qui les reléguait en individus de seconde zones.

Les courants féministes

Les mêmes générations de femmes qui avaient massivement participé à la Révolution se sont engagées dans la lutte contre les inégalités entre les sexes. Ces générations ne formaient cependant pas un bloc homogène. Elles comprenaient, d’une part, des femmes, issues du milieu moderne, formées et diplômées sous l’Ancien Régime qui s’inspiraient des droits de l’homme et du concept de l’égalité entre les sexes, et d’autre part, celles plus jeunes, islamistes ou musulmanes pratiquantes, appartenants aux couches sociales moyennes ou aisées, qui en faisant une lecture différente des textes religieux mettaient en avant l’idée d’une « complémentarité » entre hommes et femmes (Khosrokhavar, 2006).

Parmi les premières, se trouvaient Mehrangiz Kar et Shirin Ebadi (prix Nobel de la paix 2003), pour ne nommer que ces deux juristes. Elles se sont attelées à la tâche difficile de combattre un système juridique qui reléguer les femmes en position d’infériorité et de subordination. Leurs travaux, leurs activités en tant que juristes et leurs prises de positions courageuses ayant trouvé un écho dans les médias ont contribué largement à la sensibilisation de jeunes générations de femmes. Toutes deux ont connu la prison.

Les secondes constituaient un groupe plutôt hétéroclite, comprenant à la fois des femmes issues des familles cléricales, comme la fille de l’Ayatollah Khomeiny ou celle de l’Ayatollah Taleqani, appartenant donc à la classe politique dominante, et les femmes du milieu musulman traditionaliste, laïc ou religieux. Elles pensaient que la lecture biaisée et patriarcale du Coran source d’inspiration des lois en vigueur était à l’origine du problème (Khosrokhavar, 2006). Ces femmes se sont engagées dans diverses activités associatives, culturelles, journalistiques, sociales voire politiques pour mener leur lutte contre les inégalités entre les sexes.

Au départ, ces deux courants féministes se méfiaient mutuellement et en dépit de leur objectif qui semblait commun, leur clivage idéologique empêchait toute coopération entre eux. Mais leurs efforts séparés ayant contribué à sensibiliser, en particulier, une large partie des jeunes femmes, islamiques ou laïques, qui se sont à leur tour mobilisées, ensemble et sans tabou, autour de la question du statut de la femme, ont peu à peu réduit la distance entre ces deux courants. Dès le début des années 1990, appariassent alors les articles et travaux des femmes du premier courant dans les magazines et journaux publiés par celles du second. Depuis leur complicité s’est renforcée et d’autres femmes les ont rejointes. De nouveaux mensuels et revues féministes, laïques ou islamiques, sont apparus. Chercheurs scientifiques, juristes, artistes, journalistes participaient aux colloques scientifiques ou conférences publiques pour dénoncer l’ordre patriarcal. C’est en premier lieu sur le plan juridique qu’elles intervenaient régulièrement pour essayer d’obtenir des réaménagements des lois relatives aux droits des femmes.

Par ces actions diverses, les féministes ont contribué à une prise de conscience des femmes des discriminations multiformes dont elles étaient l’objet. Elles ont même réussi à se faire entendre par une partie plus large de la société devenant ainsi sensible à la question. Les résultats de leurs efforts ne s’avèrent toutefois pas à la hauteur de l’espoir suscité par ces progrès réalisés au sein de l’opinion publique iranienne. Certes les féministes ont obtenu la révision de quelques lois concernant le droit des femmes, comme la garde d’enfant après le divorce ou le droit de demander le divorce lorsque un époux ne remplit pas les conditions mentionnées explicitement dans le contrat de mariage. Mais par rapport à d’autres lois encore plus discriminatoires à leur encontre, elles n’ont pas réalisé une avancée notable. La raison principale de ce succès en demi teint se trouve dans le choix d’actions et d’interventions des féministes. Celles-ci, se sont souvent contentées de diffuser par diverses voies leurs opinions et d’organiser parfois des opérations sporadiques et ponctuelles, comme des meetings pacifiques de protestation dans les places publiques à Téhéran ; elle n’ont pas cherché, ou plutôt n’ont pas su, mobiliser les femmes dans une action collective capable d’enclencher une politique publique dans le sens de leurs revendications. Cela s’explique par l’absence ou la faiblesse des mouvements sociaux et politiques, de façon générale, en Iran, en raison de la domination des systèmes politiques, autoritaires voire despotiques, qui verrouillaient l’espace public. Manque d’expériences des féministes, donc, mais aussi la réticence d’une majorité d’Iraniens à se mobiliser à travers une activité collective pour un objectif commun. D’autant que sous la République islamique, les partis politiques ont été assez rapidement interdits et aujourd’hui le régime tolère même difficilement les organisations syndicales, ouvrières ou estudiantines, qui se situeraient en dehors de son système.

L’émergence d’une action collective : « Campagne pour réunir un million de signatures »

Sous la présidence de Khatami (1997-2005), considéré comme « éformateur », certes les féministes ont pu plus librement poursuivre leurs actions mais le gouvernement ne s’est jamais préoccupé de la question de l’égalité entre les hommes et les femmes. La désillusion des féministes était à la mesure de l’espoir que l’élection de Khatami avait suscité parmi elles. Tirant de nombreuses leçons de cette riche expérience, les féministes, issues notamment des nouvelles générations de femmes, ont décidé de changer de stratégie d’autant que la position fondamentaliste et traditionaliste du nouveau président de la république, Mahmoud Ahmadinejad élu en juin 2005, risquait d’intensifier les politiques discriminatoires envers les femmes.

Les féministes se sont donc réorganisées et en juin 2006 à l’occasion d’un meeting pacifique à Téhéran pour protester les discriminations contre les femmes, ont évoqué l’idée d’une campagne pour collecter un million de signatures afin de changer la législation iranienne et de mettre fin aux lois discriminatoires à l’encontre des femmes. Aussitôt après, les travaux préparatoires de la campagne ont commencé et en août 2007 lors d’un séminaire intitulé « L’impact de la législation sur la vie des femmes », la campagne d’ « un million de signatures » a été officiellement lancée [8] . Avec ces signatures, les féministes cherchent, de manière très symbolique, à montrer aux autorités iraniennes que leurs revendications sont soutenues par un grand nombre de femmes. Mais l’objectif de cette campagne ne se limite pas à la collecte de signatures, il vise pour la première fois à organiser un véritable mouvement social. Dans le cadre de la campagne, les sympathisants (femmes et hommes) font du porte à porte pour entrer en contact direct avec les femmes, issue de toutes catégories sociales, et discuter avec elles des questions relatives à la législation discriminatoire en vigueur. Aussi, ils organisent des séminaires et conférence pour présenter la campagne et y faire adhérer un maximum de personnes. Les initiatrices de la campagne cherchent aussi à étendre le mouvement et à l’ouvrir à toutes personnes qui militent pour un changement social en Iran. Elles s’appuient même sur les avis de certains dignitaires religieux, selon lesquels les revendications de la campagne ne sont d’aucune manière en contradiction avec les principes de l’islam.

Très originale, cette action collective naissante met en évidence la maturité que les militantes des droits des femmes ont acquise au cours de ces dernières années pour enfin se donner les moyens de mobiliser les femmes dans un véritable mouvement social. Leur tâche ne s’avère pas du tout simple étant donné l’intransigeance des autorités iraniennes. Celles-ci ont déjà procédé à l’arrestation et à l’incarcération d’un certain nombre des militantes qui collectaient des signatures dans les lieux publics. De plus, plusieurs initiatrices du mouvement ont été convoquées par les tribunaux pour le motif d’atteinte à la sûreté de l’État et ont été condamnées à des lourdes peines d’emprisonnement correctionnel ou avec sursis. Ces confrontations juridiques n’ont pas atteint les militantes. D’autant que la réaction brutale du gouvernement dont elles étaient victimes a davantage sensibilisé l’opinion publique iranienne sur la question du statut des femmes mais aussi et surtout sur celle de la liberté des individus. Difficile de prévoir la réaction des autorités face à ce succès notable des militantes féministes. Elle dépendra de nombreux facteurs relavant du contexte interne et du rapport de force entre l’Iran et les pays occidentaux en lien avec la question nucléaire. Quoi qu’il arrive, cette action collective des féministes a d’ores et déjà posé des jalons qui auront d’écho global dans la société.

*** Contrairement à ce que les observateurs occidentaux avaient laissé croire, la société et en particulier les femmes iraniennes ont résisté aux règles traditionnelles de l’islam. La chute impressionnante de la fécondité sous la République islamique est l’illustration par excellence de la capacité d’une société à inventer sa modernité en dépit d’un contexte juridique et politique défavorable. La clé de voûte de ce changement majeur est indubitablement le progrès de l’instruction scolaire des jeunes générations notamment celui des jeunes femmes. Ce progrès notable qui a rapproché les hommes et les femmes du point de vue de l’instruction est à l’origine de la mise en cause de l’ordre patriarcal au sein de la famille. C’est dans ces conditions que la question de l’égalité entre hommes et femmes a acquis une légitimité grandissante parmi la majorité de ces femmes. Elles se sont alors constituées en protagonistes de changement et n’ont pas cessé de contester les lois et les traditions discriminatoires. Certes, l’intransigeance des autorités, d’une part, et la faiblesse organisationnelle des femmes, d’autre part, ont empêché les avancées notables des femmes dans leur lutte contre les lois discriminatoires de la République islamique. Mais les expériences cumulées au cours des dernières années et la prise de consciences par nomment des jeunes femmes des discriminations multiformes à leur encontre ont été décisives pour donner naissance, pour la première fois, à une véritable action collective afin de mener leur lutte autrement et certainement plus efficacement. Le combat politique sera très difficile mais ces femmes en s’imposant comme protagoniste du changement social ont d’ores et déjà renforcé leur chance à marquer des points déterminants.

Références :

Anonym (2001), Iran Demographic and Health Survey DHS -2000, Tehran, Unicef, 168 p. Boustani R. et Fargues Ph. (1990), Atlas du Monde Arabe, Géographie et Société, Bordas, Paris, 144 p. Coville Th. (1994), L’économie de l’Iran islamique. Entre l’État et le marché, Paris, Téhéran IFRI, 274 P. Khalatbari, F. (1998), « L’inégalité des sexes sur le marché du travail : une analyse des potentiels économiques de croissance », in : Yavari d’Hellencourt, N., éd., Les femmes en Iran, pression sociales et stratégies identitaires, Paris, L’Harmattan, pp. 159-188. Khalatbari, F. (1994), « Iran : A Unique Underground Economy », in : Th., Coville, éd. L’économie de l’Iran islamique, entre l’État et le marché, Paris, Téhéran, IFRI, 113-138. Khosrokhavar, F. (2006), « Le féminisme en Iran », in : Ockrent C. et Treiner S. (éd.), Le livre noir de la condition des femmes, Paris, éditions XO, p.327-335. Ladier-Fouladi M. (2005), « Le système familial et la politique en Iran », in : A. Kian-Thiébaut et M. Ladier-Fouladi (éd.), Famille et mutations sociopolitiques : l’approche culturaliste à l’épreuve, Maison des sciences de l’homme, Colloquium, p. 40-69. Ladier-Fouladi M. (2004), « Nouvelle identité des femmes iraniennes : questions démographiques, question de genre », Espace, populations, sociétés, n° 1, p. 45-58. Ladier-Fouladi M. (2003), Population et politique en Iran. De la monarchie à la République islamique, Les Cahiers de l’INED, n° 150, Paris, INED-PUF, 355 p. Ladier-Fouladi M. (1996), « La transition de la fécondité en Iran », Population, n° 6, p. 1101-1127.

Notes

[1] Chargée de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) ; mèl : ladier@ehess.fr

[2] Avec cette loi, promulguée en juin 1967, l’âge minimum légal au mariage est passé, une première fois, de l’âge pubertaire à 15 ans pour les filles et à 18 ans pour les garçons, et une deuxième fois, en 1974, de 15 à 18 ans pour les filles et de 18 à 20 ans pour les garçons. Par ailleurs, l’article 8 de cette loi stipulait que l’homme n’avait plus le droit de répudier sa femme sans raison, chaque cas devait être soumis au tribunal, et selon l’article 14 de cette loi l’homme ne pouvait plus contracter un second mariage sans le consentement de sa première épouse et l’approbation du tribunal.

[3] Pour ce qui concerne les hommes, cet âge a été aussi rabaissé de 20 ans à l’âge pubertaire, fixé à 15 ans.

[4] La loi canonique de l’islam condamne vivement le célibat considéré comme dangereux pour l’ordre moral de la société par conséquent le mariage est universel. Elle préconise un mariage précoce, dès l’âge pubertaire des filles et garçons, elle accorde aux hommes le droit à la polygamie, jusqu’à 4 épouses légitimes, et à la répudiation unilatérale.

[5] La première planification familiale a été mise en place en 1967. Après l’instauration de la République islamique en 1979 pour des raisons politiques les campagnes de contrôle des naissances ont été arrêtées alors que les dispensaires continuaient de distribuer gratuitement les moyens contrastifs. En décembre 1989, la République islamique adoptant une politique malthusienne de la population. A cette date, malgré l’arrêt provisoire des campagnes de contrôle des naissances (1979-1990), 28% des femmes mariées âgées de 15-49 ans utilisaient un moyen moderne de contraception alors que 22% recouraient à une pratiques contraceptive traditionnelles, soit un total de 50% des femmes

[6] A cet égard il paraît intéressant de rappeler l’article 30 de la Constitution de la République islamique stipulant : « Il est dans le devoir de l’État de préparer les conditions d’un accès gratuit à l’école pour l’ensemble de la population jusqu’à la fin du secondaire et d’étendre les établissements d’enseignement supérieur afin qu’un très grand nombre de personnes puisse accéder gratuitement à la formation universitaire ».

[7] Ces proportions des femmes économiquement actives sont parmi les plus basses dans la région du Moyen et Proche Orient.

[8] Pour plus d’information voir le site de ce mouvement : http://www.we-change.org/.

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